Fréquemment en panne, l’ascenseur social ne permettrait plus de s’élever au dessus de la condition de ses parents. Les diplômes sont de plus en plus rutilants, mais n’éblouissent plus les recruteurs. Résultat : surqualification par rapport aux postes effectivement occupés et…frustration.

Certains s’en sortent et le font savoir. Je songe à ce livre dont le titre filait la métaphore : « L’ascenseur social est en panne, j’ai pris l’escalier ». D’autres pètent les plombs, avec ou sans retentissement médiatique. Le phénomène n’est pas nouveau ; il revient régulièrement dans le débat public. Récemment, une sociologue s’est intéressée à un effet moins connu des dysfonctionnements de la machine : la « mobilité descendante ». Quand l’ascenseur social chute, et entraîne ses passagers vers le « déclassement ».
Le déclassement, c’est justement le titre de ce livre de Camille Peugny, qui a étudié les trajectoires de ceux qui, bien que plus diplômés que leurs parents, ne parviennent pas à maintenir leur statut social : les déclassés. L’histoire du fils de cadre(s) qui devient employé ou ouvrier, malgré de bien belles études à l’université.
Je ne vous jurerais pas que ce livre est indispensable ; d’ailleurs, je le déconseille carrément à ceux qui ont déjà le bourdon. J’en ai fait la lecture et, probablement, vous n’investirez pas les 15,50 euros nécessaires à son acquisition, c’est pourquoi je me propose de vous en faire un résumé, absolument subjectif. Á quoi sert la science si ses découvertes restent confidentielles, hein ?
Curieux paradoxe. Depuis les générations nées dans les années 60 jusqu’à la nôtre, globalement, la mobilité ascendante (promotion sociale) se fait plus difficile et la mobilité descendante devient plus fréquente. Curieux phénomène puisque, grâce à un grand mouvement de démocratisation scolaire, le niveau de diplôme moyen ne cesse d’enfler (de 20% de bacheliers dans les années 60, on nourrit aujourd’hui l’objectif d’amener 50% des jeunes à un bac+3). Bien sûr, on peut incriminer le contexte économique : la fin des 30 glorieuses a ralenti l’évolution « naturelle » de la société vers toujours plus de postes d’encadrement, notamment dans le secteur des services – et moins d’ouvriers, d’agriculteurs etc. Mais ce paradoxe (plus de diplômés et plus de mobilité descendante) soulève quelques lièvres sur l’imperfection du système éducatif à faire émerger une société plus « méritocratique » (un idéal pourtant à la mode).
Certes, le niveau de diplôme a de moins en moins à voir avec l’origine sociale. Mais, dans le même temps, la position sociale est de moins en moins conditionnée par le diplôme. Bizarrement, sur cette seconde corrélation (niveau de diplôme – job exercé), profs et responsables de formation sont beaucoup moins diserts que sur la première (niveau de diplôme – origine sociale) – qui fournit quant à elle des données plus satisfaisantes. Dans les faits, à l’université, on commence seulement à se soucier de l’articulation entre formation et emploi. Avec difficulté. Quelques rapprochements avec le monde du travail s’opèrent, et certains ne manquent pas de s’en étrangler, voyant déjà leur cours sponsorisés par une marque de lessive (souvent, il s’agit d’ailleurs d’enseignants dont le charisme n’attirerait pas même le sponsoring d’une marque de bandes tue-mouches). Pendant ce temps là, grandes écoles, privées mais aussi publiques, offrent des débouchés à leurs diplômés… qui ne connaissent pas le déclassement ! Au-delà des questions de moyens, évidentes, se cachent des réticences idéologiques chez nombre d’universitaires. Et, à mon sens, des problèmes de compétences : la massification scolaire a eu pour corolaire un besoin massif d’enseignants, et une baisse de leur niveau moyen – si on était capable de multiplier les beaux esprits à l’envi, ça se saurait !
Conséquences sociales. C. Peugny évoque certaines pathologies (sociales, voire mentales) constatées chez nombre de déclassés. Comparables à celles diagnostiquées chez les « promus », ces fils d’ouvriers devenus cols blancs, tiraillés entre 2 cultures, voire deux identités, dont la perte de repère mène parfois jusqu’à la schizophrénie. (A ce sujet, 2 films excellents « Ressources Humaines » de Laurent Cantet et « Violence des échanges en milieu tempéré » de Jean-Marc Moutout).Les effets du déclassement sont personnels, car l’épreuve douloureuse est d’abord douloureuse au niveau intime. Mais C. Peugny avance l’hypothèse que le déclassement, nourrissant certains discours et vision de la société, engendre parallèlement certains comportements sociaux et politiques. C. Peugny en identifie deux : « la tentation de la rébellion » et la « tentation du retrait ». Critique virulente d’un système scolaire qui déçoit et d’une société injuste d’un côté. Colère contre soi-même et sentiment d’échec personnel de l’autre.
Conséquences extrêmes. C. Peugny prolonge l’étude des effets sur le terrain politique : comment l’expérience du déclassement se traduit-elle dans l’orientation partisane des déclassés ? L’éditeur, tuant dans l’œuf tout suspense, le révèle sur la couverture : le phénomène, « probablement, n’est pas étranger au succès de l’extrême droite ou, du moins de ses idées… ». En réalité, l’expérience du déclassement donne lieu à un positionnement politique inédit, entre dénigrement de l’assistanat (symbolisé par le Smicard et le chômeur, qu’ils fustigent… pour tenter de donner une certaine valeur, en comparaison, à leur nouveau statut) et demande de plus de protection de la part de l’Etat (parce que, comme les autre ouvriers et employés de leur milieu d’adoption, ils ont conscience de la fragilité de leur emploi), entre critique du libéralisme et envie de voir les gens qui entreprennent davantage soutenus, entre retour des valeurs et « ethnocentrisme ». Des idées qui trouvent un écho dans le discours du front national. Autrement dit, l’expérience du déclassement donne des « chances » de voter FN, en signe de protestation, voire carrément par adhésion à certaines des idées frontistes.
Conclusion ? La question du déclassement n’aura probablement jamais la même « noblesse » que celle de la panne de l’ascenseur social « vers le haut ». En mettant un peu de lumière sur un phénomène destiné à rester dans l’ombre, ce livre aura au moins le mérite de soulager les déclassés, qui peuvent désormais se consoler d’appartenir à une communauté qui a de l’avenir.
Le déclassement, de Camille Peugny chez Grasset (Collection « mondes vécus »). Sorti en janvier 2009.
Un Commentaire
Content de savoir que mon cas porte un nom, je fus un déclassé avant l’heure, avec dix ou quinze ans d’avance sur le phénomène de masse (j’ai toujours été un précurseur, comme à l’armée)